CHAPITRE XV
ET LA TEMPÊTE ÉCLATA

Chose étonnante, la brise tint bon et, vingt-quatre heures après la prophétie de Proby, l’ancre de la Phalarope tombait dans une eau claire et profonde, au milieu d’un groupe d’îlots bas et désolés.

On put mettre les embarcations à la mer et les remplir de barils tous prêts pour la corvée d’eau douce du lendemain matin. Mais il n’eût servi à rien de tenter l’atterrissage avec la nuit si proche. Aux premières lueurs du jour, bien avant que le soleil ne pût tracer d’un trait doré la ligne d’horizon, la première bordée de matelots grimpait l’étroite plage en pente de l’îlot le plus proche.

Bolitho se glissa dans l’entrelacs des buissons, en haut de la plage, et observa les préparatifs derrière lui. Déjà les canots étaient repartis chercher d’autres hommes et ceux qui venaient de débarquer restaient là, serrés les uns contre les autres, comme conscients du caractère inhospitalier de l’île. Un ou deux matelots trébuchaient comme des hommes ivres. Leurs jambes, habituées au tangage et au roulis d’un pont de navire, perdaient à terre tous sens de l’équilibre.

Les quartiers-maîtres gueulaient des ordres et vérifiaient leurs listes de noms. Et quand la bordée suivante vint se joindre à la masse qui ne faisait que grossir à la limite des vagues, les premiers groupes ramassèrent leurs barils et se dirigèrent en titubant vers l’intérieur de l’île.

Le lieutenant Okes apparut sur la butte et toucha sa coiffure. « Toutes les bordées d’eau douce sont prêtes, Monsieur. » Il semblait harassé.

Bolitho acquiesça. « Vous connaissez mes ordres, monsieur Okes. Suivez le plan que je vous ai tracé et vous trouverez l’eau douce sans difficulté, je pense. Faites marcher vos hommes rapidement avant le lever du soleil. Il vous faudra le plus de monde possible pour ramener les barils pleins jusqu’à la plage. Veillez donc à ce que personne ne s’écarte. »

Il vit Trevenen, le tonnelier, qui se hâtait en avant d’une autre bordée, accompagné du charpentier Ledward, venu dans l’espoir d’augmenter ses réserves de bois. Il n’en trouverait guère par ici, se dit Bolitho sans gaieté. Ces petites îles sans utilité étaient tout à fait abandonnées, sauf de quelques navires en quête d’eau douce. Le sol, sous leurs pas, était caché par des couches superposées de végétation pourrissante dont la puanteur lourde se mêlait à celle des fientes d’oiseaux de mer et de quelques champignons qu’on voyait briller en plaques éparses. Plus loin dans l’intérieur, on trouvait quelques collines bossues du haut desquelles il était possible de voir la mer dans toutes les directions.

Okes s’éloigna derrière ses hommes et Bolitho aperçut la mince silhouette de Farquhar qui se découpait sur les buissons verts avant que celui-ci ne disparût à son tour derrière la butte. C’était délibérément que Bolitho avait envoyé l’enseigne en compagnie de Okes pour commander la bordée principale. Cela leur ferait du bien à tous deux de travailler ensemble, même si cela ne servait qu’à briser cette étrange tension qui régnait entre les deux hommes. On eût dit que Farquhar jouait avec Okes à quelque jeu étrange. Depuis le jour où il s’était échappé de l’Andiron, Farquhar avait mis son point d’honneur à ne pas adresser la parole au lieutenant, mais sa seule présence semblait plus que suffisante pour réduire Okes à un état d’agitation permanente.

Okes avait agi trop précipitamment pendant la retraite à l’île Mola, mais à moins qu’il ne l’admît de lui-même, Bolitho estimait inutile de chercher plus loin. Il ressentait de la sympathie pour Farquhar et se demandait comment lui-même aurait pu réagir dans les mêmes circonstances. Manifestement, la prudence innée de Farquhar lui avait enseigné qu’on ne bâtit pas une carrière sur quelques triomphes mineurs. De plus, son éducation, la sécurité que lui donnaient une famille puissante et sa propre confiance en lui, lui permettaient d’attendre son heure.

Herrick escalada la pente et dit : « Retournons-nous à bord, Monsieur ? »

Bolitho secoua la tête. « Nous allons marcher encore un peu, monsieur Herrick. »

Il franchit une ligne de broussailles brûlées par le soleil et partit en direction de la plage. Herrick marchait à ses côtés en silence, réfléchissant sans doute à l’étrangeté de cette terre, autour d’eux. Le bruit incessant de la mer avait disparu et l’air était chargé d’odeurs inconnues et d’une humidité collante, épaisse.

Bolitho parla enfin : « J’espère que Okes pourra mettre rapidement ses hommes au travail. Les minutes sont précieuses. »

« Vous pensez aux Français, Monsieur ? » Bolitho essuya son visage en sueur et acquiesça. « Il se peut que De Grasse ait fait voile à présent. S’il agit comme sir George Rodney pense qu’il le fera, sa flotte doit déjà avoir mis cap à l’ouest, vers la Jamaïque. » Il leva les yeux avec irritation vers les feuilles immobiles et le ciel sans un nuage. « Pas un souffle de vent. Bien. Nous avons eu de la chance que la brise tienne assez longtemps pour nous conduire ici. »

Herrick respirait lourdement. « Grand Dieu, Monsieur, comme c’est pénible ! » Il s’épongea la figure. « Je n’ai pas mis un pied sur la terre ferme depuis Falmouth. J’avais presque oublié l’impression que cela fait. »

Falmouth : ce nom fit surgir une marée de souvenirs chez Bolitho qui marchait, absent, à travers les buissons épais. Son père devait encore attendre et s’interroger, penser au chagrin que lui avait causé Hugh. Bolitho se demanda un instant ce qui serait arrivé s’il avait vu et reconnu son frère sur la dunette de l’Andiron, lors de cette première et sauvage rencontre. Aurait-il poussé le combat avec la même fureur ? S’il avait provoqué la mort de Hugh, cela eût peut-être simplifié les choses pour la marine britannique, mais Bolitho savait, tout au fond de son cœur, que cela n’eût pu qu’ajouter au chagrin et au sentiment d’échec de son père.

Peut-être Hugh avait-il déjà un autre navire ? Bolitho écarta aussitôt cette idée. Les Français ne confieraient pas une nouvelle prise à l’homme qui avait laissé l’Andiron tomber dans son propre piège. Et le gouvernement américain rebelle ne disposait pas d’unités bien nombreuses. Non, Hugh avait sans doute des difficultés en ce moment.

Il pensa aussi à Vibart, à qui il avait laissé la responsabilité de la frégate. Il était étrange de voir à quel point le meurtre de Evans l’avait affecté. Bolitho avait toujours pensé que le commis était plus un flatteur qu’un ami pour le premier lieutenant et pourtant sa mort semblait, en quelque sorte, avoir privé Vibart d’une chose familière et digne de confiance, le dernier dérivatif à son propre isolement. Bolitho savait fort bien que Vibart lui reprochait la mort de Evans autant qu’il haïssait Allday pour l’avoir tué. Vibart considérait avec le même mépris une attitude d’humanité et la sentimentalité : c’était pour lui d’inutiles entraves à l’exécution d’un devoir.

Le capitaine savait aussi qu’il ne pourrait jamais voir les choses comme le faisait Vibart. Traiter humainement ses hommes, comprendre leurs problèmes, gagner leur loyauté était aussi indispensable à Bolitho que la vie même. Mais il savait aussi qu’il devait soutenir cet homme difficile et amer, car le commandement d’un navire de guerre ne laisse guère de place à l’animosité personnelle entre les officiers.

Bolitho s’arrêta brusquement et tendit le doigt. « Est-ce un garde-marine que je vois ? »

Herrick, à ses côtés, respira profondément. Un habit rouge scintilla au milieu du feuillage sombre, puis un autre, et, comme Bolitho faisait un pas en avant, le sergent Garwood parut à la tête d’une file de soldats suants et soufflants.

Bolitho demanda sèchement : « Que faites-vous à terre, sergent ? »

Garwood regardait fixement derrière l’épaule de Bolitho. « M. Vibart a envoyé tous les gardes-marine à terre, Monsieur. » Il déglutit avec peine. « Le prisonnier Allday s’est échappé, Monsieur. On nous a envoyés le rattraper. »

Bolitho entendit Herrick retenir son souffle et se retourna vivement pour observer son visage ruisselant de sueur. Le choc et la déception se lisaient en clair sur les traits du lieutenant, comme s’il eût été personnellement en cause.

« Bien. » Bolitho maîtrisa la soudaine poussée de colère et ajouta, avec calme : « Où est le capitaine Rennie ? »

« De l’autre côté de l’île, Monsieur. » Garwood semblait malheureux. « A l’heure de la relève, on a trouvé la sentinelle assommée et le prisonnier disparu, Monsieur. Ses menottes avaient été ouvertes, aussi. »

« Il y avait donc quelqu’un d’autre ? » Bolitho fixait sans faiblir les traits hâlés du sergent. « Qui d’autre manque ? » Le soldat avala sa salive. « Votre comptable, Ferguson, Monsieur. »

Bolitho se détourna. « Bon, eh bien ! puisque vous êtes ici, continuez. » Il regarda l’homme s’éloigner lourdement mais avec gratitude, puis dit, d’un ton inquiet : « M. Vibart s’est trop hâté d’envoyer tous les soldats à terre. Si le navire était surpris au mouillage par un adversaire, il n’aurait pas assez d’hommes pour se défendre. » Il se retourna brusquement. « Venez. Retournons à la plage. »

Herrick parla d’une voix hachée : « Je suis désolé, Monsieur. Je me sens plus à blâmer que jamais. J’ai fait confiance à Allday et c’est moi qui ai choisi Ferguson pour être votre comptable. »

« Cela prouve que nous nous sommes trompés tous deux, monsieur Herrick » lui répondit Bolitho d’un ton net. « Un innocent ne s’enfuit pas. » Puis il ajouta : « M. Vibart n’aurait pas dû laisser sa colère lui ôter le jugement à ce sujet. Allday mourra sans aucun doute si on le laisse ici. Il deviendra fou sur cette île lorsque le navire sera parti, et ne saura aucun gré à Ferguson de l’avoir fait échapper de sa cellule. »

Ils se hâtèrent de traverser la plage et l’équipage assoupi dans la yole revint brusquement à la vie lorsque les deux officiers embarquèrent.

Bolitho s’abrita les yeux pour observer la frégate à l’ancre tandis que la yole traversait lentement la baie tranquille. Le soleil apparaissait tout juste au-dessus de la première croupe de terre et les vergues et les mâts de hune brillaient, comme revêtus d’une couche d’or.

Herrick demanda à voix basse : « Si les soldats attrapent Allday, Monsieur, que ferez-vous ? »

« Je le pendrai, cette fois, monsieur Herrick. Pour maintenir la discipline, il ne me restera plus d’autre choix. » Il jeta un coup d’œil en arrière. « C’est pourquoi j’espère qu’ils ne le trouveront pas. »

Le brigadier amarra l’embarcation aux chaînes et Bolitho se hissa par la coupée.

À ses côtés, Herrick lança d’un ton sec : « Pourquoi n’avez-vous pas hélé la yole, matelot ? » Ses pensées tourmentées donnaient à sa voix une dureté inaccoutumée.

Le marin posté à la coupée cligna des yeux et bégaya : « Je suis désolé, Monsieur, je… je…» Sa voix mourut tandis qu’il levait les yeux vers la dunette.

Il y avait là-haut un groupe de matelots et, tandis que la réalité se frayait froidement un chemin dans l’esprit de Bolitho, ils s’avancèrent dans la lumière croissante du soleil qui brillait et se reflétait sur leurs mousquets.

Herrick poussa Bolitho de côté et tira son épée, mais un matelot très grand, armé d’un pistolet, jeta : « Restez où vous êtes, monsieur Herrick. » Il montrait du doigt le garde-corps de dunette. « Sans quoi, ce gamin-là va passer un mauvais quart d’heure. »

Deux hommes encore apparurent de derrière le panneau de la cabine, traînant la petite silhouette de l’enseigne Neale qui luttait de toutes ses forces. L’un d’eux tira un couteau de sa ceinture et le posa sur la gorge de Neale, tout en lançant une grimace à l’adresse des deux officiers. L’homme de grande taille, en qui Bolitho reconnaissait à présent Onslow, s’avança lentement sur le pont principal, le pistolet braqué sur Herrick. « Eh bien, monsieur Herrick, laisserez-vous tomber votre épée ? » Il souriait paresseusement : « Pour moi, cela n’a pas d’importance. »

« Faites ce qu’il dit, monsieur Herrick », intervint Bolitho. Il avait vu briller les yeux de Onslow et sentait l’homme désespérément avide de tuer. Il ne maîtrisait qu’à grand-peine sa folie meurtrière. Au moindre faux mouvement, il ne resterait plus le moindre délai pour agir.

L’épée cliqueta sur le pont. Onslow la repoussa d’un coup de pied et lança avec brusquerie : « Conduisez l’équipage de la yole à l’avant et enfermez-les avec les autres jolis mignons. » Il se tapota le nez du bout de son pistolet. « Ils se joindront à nous plus tard ou bien ils iront engraisser les poissons ! »

Quelques hommes rirent. C’était un son sauvage, explosif, chargé de tension.

Bolitho observait Onslow, et le premier choc avait à présent laissé place à la prudence. Tous les capitaines craignent un tel moment. Certains se l’attirent, d’autres subissent des circonstances incontrôlables ; et voilà que cela lui arrivait, à lui, à son navire, la Phalarope. C’était une mutinerie.

 

Onslow regarda ses hommes qui enfermaient l’équipage de la yole, puis il dit : « Nous lèverons l’ancre dès qu’il y aura une brise convenable. Nous avons le maître là, en bas, et lui ou vous conduirez le navire en eaux libres. »

Herrick parla d’une voix rauque : « Vous êtes fou ! vous irez vous balancer à la vergue pour avoir fait cela ! »

Le canon du pistolet s’abattit brusquement et Herrick tomba à genoux, les mains crispées sur son front.

Bolitho vit le sang briller entre ses doigts et il dit d’un ton froid : « Et si le vent ne vient pas, Onslow, que ferez-vous ? »

Onslow hocha la tête, les yeux fixés sur le visage du capitaine : « Bonne question. Eh bien ! nous avons là un brave petit navire. Nous pouvons couler n’importe quel bateau qui tenterait de nous aborder. Qu’en pensez-vous ? » Bolitho se força à demeurer impassible, tout en sachant que Onslow avait de bons motifs de confiance. Largement surpassé en nombre par le reste de l’équipage et les soldats de Rennie, Onslow tenait cependant la position maîtresse. Il suffirait d’une poignée d’hommes pour écarter toutes les embarcations, en chargeant à mitraille les canons de la frégate. Le capitaine regarda le soleil. Des heures se passeraient encore avant que Okes ne reprenne sa longue marche vers la plage.

Il parla avec lenteur. « C’était donc vous, tout au long. » Un autre homme, de petite taille et puant le rhum, vint gambader autour des deux officiers… « C’est lui qui a tout fait ! Tout juste comme il avait dit qu’il le ferait ! »

« La ferme ! Pook », aboya Onslow puis, plus calmement : « Votre comptable m’a prévenu quand le navire s’est approché de terre. Je n’avais plus qu’à mettre du sel dans les barils d’eau douce. » Il rit, amusé par la simplicité de son plan. « Et puis, quand vous avez mis le cap par ici, j’ai tué ce sale rat de Evans. »

« Il fallait que vous ayez bien peur de Allday pour le charger de ce meurtre », dit Bolitho.

Onslow jeta un coup d’œil sur le pont, puis parla d’un ton calme : « Il le fallait ; je savais que si les habits rouges étaient encore à bord, quelques-uns de mes froussards de copains n’auraient peut-être pas autant envie de s’emparer du navire. » Il haussa les épaules. « J’ai donc fait délivrer Allday et les soldats se sont lancés à ses trousses, tête baissée, exactement comme je l’avais prévu. »

« Vous vous êtes damné vous-même, Onslow. » La voix de Bolitho restait égale. « Mais pensez à ces hommes qui vous accompagnent. Voulez-vous donc qu’ils soient pendus ? »

« Fermez-la ! cria Onslow, et estimez-vous heureux que je ne vous aie pas fait hisser au bout de la grand-vergue. Je m’en vais échanger le navire contre notre liberté, et après ça, cette foutue saloperie de marine pourra toujours courir pour nous attraper ! »

Bolitho durcit le ton pour cacher son désespoir croissant : « Si vous croyez une chose pareille, vous êtes un imbécile. »

Sa tête bascula en arrière quand Onslow lui frappa le visage d’un revers de main. « Silence ! » Le hurlement de Onslow rameuta une foule d’hommes autour d’eux. On remit Herrick sur ses pieds et on lui lia les bras derrière le dos. Il était encore étourdi et son visage ruisselait de sang.

« Vous pouvez envoyer les officiers à terre, Onslow », dit Bolitho. « Ils ne vous serviront de rien ! »

« Ah là, capitaine, c’est ce qui vous trompe ! » La bonne humeur de Onslow avait réapparu. « Des otages ! vous pourriez atteindre un bon prix, vous aussi ! » Il rit. « Mais vous devez en avoir l’habitude, à présent ! »

« Pourquoi ne pas les tuer maintenant ? » cria Pook. Il agita un sabre. « Laisse-les-moi ! »

Onslow se tourna vers Bolitho. « Vous voyez, je suis seul à pouvoir vous sauver. »

« Qu’avez-vous fait du premier lieutenant ? » Bolitho vit Pook donner un coup de coude à un autre matelot. « L’avez-vous tué, lui aussi ? »

Pook rit sous cape. « Pas question, nous le gardons pour nous amuser un petit peu par la suite. »

Onslow fléchit le bras. « Il a fouetté assez d’entre nous, capitaine. Je veux voir si sa grosse carcasse va aimer les caresses du chat à neuf queues. »

Herrick murmurait entre ses dents serrées : « Rendez-vous compte de ce que vous faites, vous allez vendre ce navire à l’ennemi ! »

« C’est vous, mon ennemi ! » Les narines de Onslow s’ouvrirent comme s’il avait senti le contact d’un fer rouge. « Je ferai ce qu’il me plaira de ce navire, et de vous aussi. » Bolitho intervint à voix basse. « Du calme, monsieur Herrick, vous ne pouvez rien faire. »

« Ça, c’est parler comme un monsieur. » Onslow sourit lentement. « Il vaut toujours mieux savoir quand on est battu. » Puis il lança avec brutalité : « Enfermez-les en bas, les gars, et tuez le premier de ces bougres qui tente la moindre chose. »

Certains des hommes grognèrent, ouvertement mécontents. Leur convoitise était déchaînée. Tous étaient compromis. Bolitho savait que le plan prudent de Onslow n’était qu’à demi clair pour leurs esprits embrumés par le rhum.

Onslow ajouta : « Dès que la brise se lèvera, nous partirons, les gars ! Vous pouvez laisser le reste aux bons soins de Harry Onslow ! »

On poussa Herrick et Bolitho au long du pont et on les fit descendre dans une minuscule cabine obscure. Un moment après, l’enseigne Neale et Proby, le premier maître, étaient poussés auprès d’eux et la porte se refermait en claquant.

Tout en haut de la paroi de la cambuse se trouvait un petit hublot rond servant à ventiler ce compartiment et les vivres qu’il contenait habituellement. Bolitho devina que les mutins avaient déjà dû en retirer le contenu et le dissimuler ailleurs pour leur propre usage.

Dans l’obscurité, Neale sanglotait. « Je… je suis désolé, Monsieur. C’est moi qui ai manqué à mon devoir. J’étais de quart quand ça s’est produit ! »

Bolitho lui répondit avec calme : « Ce n’est pas de votre faute, petit. Tout était contre vous cette fois. La seule ironie, c’est que Onslow soit resté à bord parce qu’on ne pouvait pas lui faire suffisamment confiance pour le laisser descendre à terre. »

Neale poursuivit d’un ton haché : « M. Vibart était dans sa cabine… Ils l’ont pris et presque tué ! Onslow les a arrêtés juste à temps. »

« Pas pour longtemps », l’interrompit froidement Herrick. Puis, avec une brusque furie : « Les imbéciles ! Ni les Français ni les Espagnols ne voudront jamais marchander avec un Onslow ; ils n’en auront pas besoin ! Ils s’empareront de la Phalarope et feront prisonnier tout le monde. »

« Je le sais, Herrick, dit Bolitho, mais si les mutins pensaient comme vous, ils n’auraient plus la moindre raison d’épargner nos vies. »

« Je comprends, Monsieur. » Herrick s’était tourné vers lui dans l’obscurité. « Et je pensais…»

« Vous vous imaginiez que j’avais perdu tout espoir ? » Bolitho laissa ses poumons se vider lentement. « Pas encore, pas sans lutter ! »

Il grimpa sur une caisse vide pour regarder par le minuscule hublot. Le navire avait légèrement évité sur son câble, et l’on apercevait l’extrémité de la petite plage et une colline basse, juste derrière. Il n’y avait pas le moindre signe de vie. D’ailleurs, Bolitho n’avait pas espéré en voir.

« Il y a deux des mutins que je connais bien », murmura Proby. « Ce sont de braves garçons sans aucune raison de suivre des racailles comme Onslow et Pook. » Il ajouta d’un ton sombre : « Mais ils n’en tireront pas le moindre avantage. Ils seront pris et pendus, comme les autres ! »

Herrick glissa et jura dans le noir. « Nom de…» Il tâta du doigt. « Du vieux beurre, rance et puant ! »

Bolitho inclina la tête pour écouter une soudaine cavalcade et une vague de rires. « Ils n’ont pas pris que du beurre, monsieur Herrick. Ils seront bientôt trop ivres pour que leur chef puisse les maîtriser. » Il revit l’éclat de la lame sur la gorge de Neale. Le second acte viendrait vite. Les mutins se lasseraient de ne voir couler que du rhum. Il leur faudrait se prouver quelque chose à eux-mêmes et alors ils tueraient.

« Pouvez-vous monter là-dessus à côté de moi, Neale ? » dit Bolitho. Il sentit que l’enseigne escaladait la caisse. « Voyez-vous ce hublot ? Pensez-vous pouvoir vous glisser à travers ? »

Les yeux de Neale papillotèrent dans le rayon de lumière. Il répondit d’un air de doute : « Le trou est très petit, Monsieur. » Puis, plus ferme : « Je vais essayer. »

« Quelle est votre idée, Monsieur ? » demanda Proby. Bolitho fit courir sa main autour de l’orifice circulaire. Il n’avait guère que dix pouces de diamètre. Il lutta contre l’excitation croissante. Il fallait essayer.

« Si Neale parvient à passer…» Il s’interrompit : « Le beurre. Vite, Neale, déshabillez-vous ! » Il tendit la main vers Herrick. « Nous allons l’enduire de beurre, Herrick, et puis nous le pousserons à travers comme un écouvillon dans un canon. »

Neale se dévêtit et resta là, debout, incertain, au centre de la cabine. Dans la faible lueur jetée par l’ouverture de ventilation, son corps maigre luisait comme une petite statue abandonnée. Bolitho ramassa par terre une poignée de beurre ramolli et, ignorant le cri du petit enseigne, le lui étala sur le dos. Comme Herrick suivait son exemple, le capitaine dit très vite : « Les hommes fidèles, Neale, où sont-ils ? »

Les dents de Neale s’étaient mises à claquer sans qu’il pût les en empêcher, mais il répondit : « Dans la soute aux câbles, Monsieur. Il y a aussi le chirurgien et puis quelques-uns des plus vieux matelots. »

« C’est bien ce que je pensais. » Bolitho recula et s’essuya les mains sur sa culotte. « Écoutez-moi bien : si nous parvenons à vous faire passer par ce trou, pourrez-vous grimper le long des chaînes de haubans, à l’avant ? » Neale acquiesça. « J’essaierai, Monsieur. »

« Les autres doivent être enfermés et la porte clouée. Si je réussis à détourner l’attention des gardes, ouvrez la porte et faites-les sortir. » Il posa la main sur l’épaule du gamin. « Mais si quiconque vous aperçoit, oubliez ce que je viens de dire et sautez à l’eau. Vous pourrez gagner la plage à la nage avant qu’ils ne vous rattrapent. »

Il se retourna vers les autres. « Bon, donnez-moi un coup de main ! »

Neale était transformé en une sorte de poisson visqueux et, à la première tentative, ils faillirent le laisser tomber.

« Passez d’abord un bras, Neale, suggéra Herrick, et puis la tête. »

Ils firent une nouvelle tentative et la pièce fut plongée dans une obscurité totale tandis qu’ils poussaient à travers l’orifice l’enseigne qui se tortillait et luttait de son mieux.

Le garçon haletait de douleur et Proby dit : « Heureusement qu’il n’est pas plus gras ! »

Puis, dans un élan soudain, il fut de l’autre côté. Et après quelques secondes épouvantables où ils attendirent un cri d’alarme venu du pont, ils virent les yeux de Neale apparaître dans le hublot. Il avait le visage écarlate et son épaule, écorchée au passage, saignait.

Mais il était animé d’une puissante détermination et Bolitho lui dit tout bas : « Prenez votre temps, garçon, et pas de risques ! »

Neale disparut et Herrick dit d’une voix lourde : « Eh bien ! au moins, si le pire devait advenir, le voilà dehors ! » Bolitho se tourna brusquement vers lui. On eût dit que le lieutenant avait lu dans ses pensées, mais il lui répondit avec calme : « Je ferai sauter ce navire, plutôt que de le laisser tomber aux mains de l’ennemi, monsieur Herrick, ne vous y trompez pas ! »

Puis, en silence, il entreprit d’attendre.

 

John Allday s’appuya contre une haute dalle de roches, la poitrine haletante, luttant pour reprendre souffle. À quelques pas de là, couché comme un cadavre, la tête et les épaules dans une petite mare, Bryan Ferguson buvait à longues goulées interrompues de temps à autre par une profonde inspiration.

Allday se retourna pour regarder à travers les arbustes embroussaillés qu’ils venaient de traverser. Il n’y avait pas encore le moindre signe de poursuite, mais sans aucun doute, l’alarme avait été donnée à présent.

« Je n’ai même pas eu le temps de te dire merci, Bryan. C’était drôlement dangereux, ce que tu as fait ! »

Ferguson roula sur le côté et le regarda, l’œil vitreux. « Fallait que je le fasse, il fallait ! »

« C’est ta peau maintenant, Bryan, qui est en jeu, aussi bien que la mienne. » Allday l’observait avec tristesse. « Mais au moins on est libre. Il y a toujours de l’espoir tant qu’on a la liberté. »

Il gisait dans sa cellule sombre, écoutant les bruits familiers des chaloupes que l’on armait et qui s’écartaient du flanc de la frégate quand, le navire déserté redevenu silencieux, il avait entendu un cri et le choc d’un corps contre la porte.

Ferguson avait ouvert les serrures, la bouche grande ouverte de terreur, les doigts tremblants. Il avait défait les fers et marmonné quelques idées de fuite.

L’aube n’était encore qu’une teinte fumeuse au ciel lorsqu’ils s’étaient glissés sans bruit dans l’eau par-dessus bord. Comme bien des matelots, Allday savait à peine nager, mais Ferguson, poussé par une terreur désespérée, l’avait aidé et enfin, haletant, suffoquant, ils avaient pris pied tous deux sur la plage.

Sans presque parler, ils avaient couru ou rampé à travers les broussailles épaisses et grimpé par-dessus les amas de roches, sans jamais s’arrêter pour regarder en arrière ou pour écouter. Ils étaient à présent parvenus entre deux collines basses, et l’épuisement les avait forcés à faire halte.

« Allons, viens, dit Allday, il vaut mieux repartir, jusqu’en haut de cette colline, ce sera plus sûr. On doit voir à des milles, de là-haut. »

Ferguson l’observait toujours. « Tu avais raison, pour Onslow, c’est un mauvais. » Il frissonna. « Je pensais qu’il voulait simplement être gentil avec moi. Je lui ai dit des choses que j’avais vues sur le livre du capitaine, sur ce que le navire faisait. » Il se mit sur pied en trébuchant et suivit lentement Allday sur la pente de la colline. « Personne ne voudra plus me croire maintenant. Je suis aussi coupable que lui. »

« Tout au moins, tu sais que ce n’est pas moi qui ai tué le commis. » Allday cligna des yeux vers le soleil. Il serait bientôt temps de s’arrêter pour se cacher.

« Onslow s’en est vanté. » Ferguson eut un nouveau frisson. « Après qu’on t’a mis aux fers, je l’ai entendu qui en parlait avec quelques-uns des autres : Pook et Pochin. Il se vantait de la manière dont il avait tué Evans. »

Allday le tira au creux d’un buisson. « Regarde. » Il montrait du doigt, sur une colline encore lointaine, une ligne de points rouges qui avançaient lentement. « Les soldats sont déjà à nos trousses. »

Ferguson eut un faible cri : « Je ne retournerai jamais à la maison, je ne reverrai jamais Grâce ! »

Allday l’observa avec gravité : « Tiens bon, Bryan. Nous ne sommes pas encore fichus. Il y aura peut-être un autre navire qui viendra mouiller ici un de ces jours, et on pourra toujours dire qu’on a fait naufrage. »

Il se retourna pour surveiller les gardes-marine qui s’éloignaient vers la droite. Les soldats avec leurs grosses bottes et tout leur équipement n’étaient pas à la hauteur de ce genre de jeu, se dit-il. Même sur une colline nue des Cornouailles, il aurait encore pu leur échapper et ici, c’était plus facile avec cette broussaille qui les entourait de tous côtés.

« Tout va bien, ils sont de l’autre côté maintenant. Allons, viens, Bryan. »

Ils poursuivirent le long de la pente jusqu’à ce que Allday découvrît des buissons abrités qui surgissaient d’une grande lame de rochers abattus. Il se jeta à terre, les yeux sur la mer déserte.

« Ici, mon vieux, nous serons en sécurité. Quand le navire reprendra la mer, on se construira un abri comme j’en avais un à Falmouth, ne t’inquiète pas. »

Ferguson était toujours debout, les yeux grands ouverts, il regardait son ami. « Onslow a l’intention de s’emparer du navire. » Sa bouche tremblait. « Il me l’a dit, il savait bien que je ne pouvais rien y faire. Il m’a dit que j’étais aussi coupable que tous les autres. »

Allday tenta un sourire. « Tu es fatigué. » Il fit encore une tentative. « Enfin, mon vieux, comment Onslow pourrait-il prendre une frégate ? » Puis le sourire disparut dans une expression d’horreur à mesure que la réalité s’imposait à lui. Il sauta sur ses pieds et saisit le bras de Ferguson. « Veux-tu dire que Onslow avait prévu tout cela : l’eau, le meurtre, et puis ma fuite ? » Il n’attendit pas la réponse, il suffisait de regarder le visage de l’autre pour comprendre.

Allday eut un grondement sourd. « Mon Dieu, Bryan, qu’est-ce qu’on va faire ? »

Ferguson répondit d’une voix faible : « Je voulais te le dire, mais on n’a pas eu le temps et, de toute façon, ils t’auraient tué. »

Allday approuva lourdement. « Je sais, Bryan, je sais. » Il regardait le sol. « Je les avais pourtant prévenus. » Il se passa la main dans les cheveux. « Une mutinerie. Moi, je ne veux pas y participer. » Il eut pour Ferguson un regard soudain déterminé : « Il faut qu’on retourne les prévenir ! »

« Ce sera trop tard. » Ferguson serra les poings. « Et puis de toute manière, moi je ne peux pas y aller. Tu ne comprends pas : je suis l’un d’eux à présent. » Les larmes se mirent à ruisseler sur son visage. « Je ne peux pas recevoir le fouet, John, je t’en prie, je ne pourrais pas ! » Allday lui tourna le dos pour dissimuler son visage. Il regardait la mer, la ligne nette de l’horizon qui semblait figurer les barrières dressées par la distance. Pauvre petit bonhomme, se dit-il. Il a dû te falloir bien du courage pour assommer la sentinelle et ouvrir la cellule ! Il parla avec calme par-dessus son épaule : « Je sais, Bryan, je comprends, mais laisse-moi le temps de réfléchir. »

Tout avait donc été inutile : sa résolution de prendre la vie comme elle venait, d’accepter le danger et les difficultés pour pouvoir un jour rentrer à la maison. Tout était réduit à néant. Il était étrange que ce fût Ferguson, l’homme qui avait le plus à perdre à bord, qui eût été le ressort indispensable de la mutinerie.

Et cela finirait par un désastre, se dit-il sombrement. On n’abandonnait jamais la recherche d’un mutin, quelle qu’en fût la durée. Il se souvint d’en avoir vu, pendus à des chaînes à Plymouth, vestiges pourrissants et sans yeux abandonnés aux mouettes pour servir d’avertissement aux autres.

Tout là-bas, sur l’eau plate et brillante, un point bougea, rompant le calme désert de l’horizon. Allday se laissa tomber sur un genou et s’abrita les yeux de ses deux mains. Il cilla pour s’éclaircir la vue et reprit son observation. Plusieurs mois de mer comme vigie de tête de mât lui avaient donné l’instinct du marin pour interpréter ce qui n’était même pas clairement visible à l’œil nu. Il tourna très légèrement la tête. Il y avait un autre point, plus petit, un mille sans doute derrière le premier.

Ferguson sembla s’apercevoir qu’il se passait quelque chose. « Qu’est-ce que c’est ? »

Allday s’assit sur un rocher à côté de lui et le regarda, pensif. « Il y a deux frégates là-bas, Bryan. Des grosses. Françaises, probablement, d’après leur aspect. » Il laissa à ses paroles le temps de pénétrer, puis demanda d’une voix calme : « Parle-moi de ta femme qui t’attend à Falmouth. Grâce. C’est ça son nom, n’est-ce pas ? »

Ferguson acquiesça en silence, sans bien comprendre encore.

Allday tendit le bras et lui saisit fermement la main. « Elle ne voudra pas se souvenir de toi comme d’un mutin, n’est-ce pas, Bryan ? » Il vit le mouvement rapide de la tête, les larmes irrépressibles coulant sur les joues bronzées. Il poursuivit : « Elle n’aimerait pas non plus garder le souvenir de l’homme qui a laissé son navire tomber aux mains de l’ennemi sans lever le petit doigt pour l’en empêcher. » Il se mit debout, très lentement, et tira Ferguson sur ses pieds. « Regarde ces navires là-bas, Bryan, et puis dis-moi ce qu’il faut faire. Tu m’as sauvé la vie, je te dois bien cela. »

Ferguson regarda les reflets dansants, trop aveuglé par les larmes pour voir plus loin que les paroles tranquilles de Allday. « Tu veux que je revienne avec toi ? » Il parlait d’une petite voix, et pourtant ne pouvait s’empêcher de répondre. « Que je revienne ? »

Allday approuva, sans quitter des yeux le visage tourmenté de Ferguson. « Il le faut, Bryan. Tu le comprends bien, non ? »

Il toucha le bras de Ferguson et, après un instant d’hésitation, se mit à redescendre le flanc de la colline. Il n’eut pas besoin de regarder derrière lui pour savoir que Ferguson le suivait.

 

Bolitho sentit ses cheveux frémir sur sa nuque et se dressa pour regarder par le hublot. Au bout d’un instant, il dit : « Avez-vous senti ? La brise se lève. »

Herrick répondit avec inquiétude : « Okes ne reviendra jamais à temps, et même s’il…»

Bolitho mit le doigt sur ses lèvres. « Silence, voilà quelqu’un. » Il se pencha et d’un geste brusque jeta les habits de Neale par le hublot.

La porte s’ouvrit en grinçant et Pook passa la tête pour les regarder. Il fit un geste avec un gros pistolet. « Sur le pont, tout le monde. » Ses yeux étincelaient et sa chemise était tachée de rhum. Puis, il regarda derrière Bolitho et cria : « Où a filé le môme, bon Dieu ? »

« Passé par le hublot », répondit Bolitho avec calme. « Il a gagné la terre à la nage. »

« Ça l’avancera pas beaucoup. Il peut bien rester avec les autres et mourir de faim ! »

Tout en jurant et marmonnant, Pook conduisit les trois officiers sur le pont où Onslow et certains de ses fidèles étaient rassemblés près de la roue du gouvernail.

Bolitho eut un murmure à l’adresse de Herrick. « Ne le provoquez pas, il a l’air trop dangereux pour supporter la plaisanterie. »

Onslow montrait indubitablement des signes de fatigue et, quand Bolitho et les autres atteignirent la rambarde de dunette, il jeta : « C’est bon, vous pouvez faire appareiller. » Il braqua son pistolet sur la poitrine de Herrick et ajouta d’un air entendu : « Si vous essayez de me jouer un tour, je l’abats. »

Bolitho regarda le pont principal et sentit son courage faiblir. Il y avait là une vingtaine d’hommes qui l’observaient. Tous ceux qui avaient été envoyés du Cassius et quelques autres qu’il reconnaissait pour de vieux marins fidèles appartenant à l’équipage d’origine de la Phalarope. Comme il l’avait dit au pauvre Neale, c’était vraiment de la malchance que tous ces hommes soient restés ensemble à bord de la frégate, tandis que d’autres éléments, plus sûrs, avaient été envoyés à terre avec les barils d’eau. En temps normal, cela n’eût pas eu d’importance. Il se mordit la lèvre et regarda, au-delà du beaupré, un petit îlot qui semblait se balancer de son propre mouvement, tandis que le vent faisait éviter le navire à l’ancre. Et à présent, c’était pour eux toute la différence entre la vie et la mort.

Il eut un signe de tête à l’adresse de Proby : « Les huniers et le foc, monsieur Proby. » Puis, à Onslow : « Il nous faudra plus de monde pour lever l’ancre. »

Onslow ricana, montrant les dents. « Belle tentative, mais c’est raté ! Je couperai le câble. » Il agita son pistolet. « J’ai bien assez d’hommes ici pour envoyer la toile. » Il serra les dents. « Encore un autre essai de ce genre et je tue le lieutenant. » Il arma le pistolet et le pointa à nouveau sur Herrick. « A vous, monsieur. »

Bolitho sentit le soleil lui frapper le visage et tenta d’étouffer une sensation de défaite cuisante. Il ne pouvait rien faire. Il avait même mis en danger la vie du jeune Neale, à présent.

Il dit avec calme : « Très bien, Onslow, mais j’espère que vous vivrez suffisamment longtemps pour regretter tout ceci. »

Un homme poussa un cri à l’avant : « Regardez, il y a des hommes sur la plage. » Onslow pivota, les yeux brillants : « Bon Dieu, voilà un canot qui déborde. »

Bolitho se retourna pour observer le petit canot de la Phalarope qui s’éloignait du sable et entamait la traversée de la baie. Il n’y avait que deux hommes à bord et il imagina que la bordée d’eau douce avait dû prendre peur à la vue de la frégate qui se préparait à faire voile sans eux. Plusieurs mutins étaient déjà dans le gréement et un foc claquait impatiemment dans la brise fraîchissante. Il aperçut d’autres hommes, assez nombreux, sur la crête verdoyante, et l’éclat métallique d’une lame de sabre.

Onslow parla d’une voix lente : « Laissez-le s’approcher jusqu’à portée d’une pièce de neuf livres. » Il ricanait. « Et allez me chercher l’infect M. Vibart. Nous allons laisser à ces salauds un bon souvenir. » Il dit à Bolitho : « Après tout, ce sera une pendaison, et qui pourrait-on trouver de mieux ? »

Il fallut quatre hommes pour tirer le second à travers la descente de cabine. Ses habits étaient en lambeaux et son visage presque méconnaissable de coups et de blessures. Pendant plusieurs secondes, il resta à regarder le nœud coulant qui descendait de la grand-vergue, repris sur le pont par quelques hommes pleins d’entrain. Puis il se retourna vers la dunette et vit pour la première fois Bolitho et ses compagnons. L’un de ses yeux était fermé, mais l’autre regardait fixement Onslow, sans crainte ni espoir.

« Alors, monsieur Vibart, lança Onslow, montrez-nous donc comment vous dansez sur notre musique. » Quelques-uns des hommes rirent quand il ajouta : « De là-haut, vous aurez une belle vue. »

Bolitho intervint. « Laissez-le. Je suis en votre pouvoir, Onslow, cela ne vous suffit-il pas ? »

Mais Vibart cria : « Gardez donc vos prières pour vous-même, je ne veux pas de votre maudite pitié. »

Une voix lança soudain : « Regardez, dans le petit canot, c’est Allday et Ferguson ! »

Plusieurs hommes se précipitèrent vers le pavois et l’un d’eux lança même un joyeux appel.

Onslow gronda : « Paré au canon, on n’a pas besoin d’eux ici ! »

Bolitho vit alors un autre grand matelot, celui que l’on appelait Pochin, passer près de la roue et grommeler : « Attends donc, c’est Allday ; c’est un bon matelot, il l’a toujours été. » Il se tourna vers le pont. « Qu’est-ce que vous en dites, les gars ? »

Certains des hommes eurent un murmure d’agrément, et Pochin ajouta : « Laissez-les monter à bord. »

Bolitho sentit son cœur battre sous ses côtes. L’embarcation vint cogner contre la coque et, dans le silence soudain, Allday et Ferguson franchirent la coupée.

Pochin se pencha sur la lisse et jeta : « Bienvenue, John ! Après tout, on va quand même partir ensemble ! »

Mais Allday resta où il était, sous le passavant tribord, le soleil brillant sur son visage levé. Puis il dit : « Je ne partirai pas avec celui-là. » Il montrait Onslow du doigt. « Il a tué Evans et puis il m’a fait accuser. Sans Bryan qui est là avec moi, j’aurais fini au bout d’une corde. »

Onslow répondit avec calme. « Mais maintenant tu es libre ; je n’ai jamais voulu ta mort. » La sueur perlait à son front et les jointures de sa main crispée sur le pistolet devenaient blanches. « Tu peux rester avec nous, sois le bienvenu. »

Allday l’ignora et se retourna vers les hommes debout sur le pont. « Il y a deux frégates françaises là dehors, les gars. Laisserez-vous la Phalarope tomber entre leurs mains à cause de ce que vous a raconté cet ignoble assassin ? » Sa voix se fit plus forte : « Toi, Pochin, es-tu assez bête pour ne pas voir ta propre mort ? » Il saisit un autre matelot par le bras. « Et toi, Ted, pourras-tu vivre avec un tel remords tout le restant de ta vie ? »

Il y eut un murmure croissant et les hommes qui se trouvaient sur les vergues descendirent rejoindre les autres en une bruyante discussion.

Bolitho lança un coup d’œil à Herrick. C’était l’instant ou jamais. Il avait vu deux matelots armés revenir vers l’arrière pour voir ce qui se passait, sans doute les sentinelles qui gardaient les autres prisonniers.

Mais Vibart fut le premier à agir. Tout brisé et saignant, la tête enfoncée et rabattue entre les épaules, il était momentanément oublié des hommes qui l’entouraient.

Avec un rugissement brusque, il lança une ruade et jeta ses gardiens à terre.

Bolitho hurla : « Allez-y, Neale, pour l’amour de Dieu ! » Tout en criant, il se lança de côté sur Onslow et tous deux roulèrent sur le pont dans une furieuse bataille.

Pook eut un cri de fureur quand Herrick lui lança un maître coup de pied qui le fit trébucher. En même temps, le lieutenant s’emparait du pistolet, l’armait et tirait à toute vitesse. La force du coup arracha Pook du pont et le jeta contre une caronade, la mâchoire et la moitié du visage réduites en miettes sanguinolentes.

Onslow réussit à s’arracher à l’étreinte du capitaine et, d’un bond immense, franchit la rambarde et atterrit au milieu des matelots. Le coup de pistolet avait réduit les hommes à l’état de statues. Mais quand Onslow toucha le pont, il attrapa un sabre et hurla : « Avec moi les gars, tuez-les ! »

Bolitho ramassa le pistolet de Onslow et tira à bout portant sur un homme près de la roue, puis jeta : « A l’arrière, monsieur Proby, trouvez des armes ! »

On entendit vers l’avant une volée de coups de mousquet assez incertaine et les mutins stupéfaits refluèrent sur le pont principal, tandis qu’une autre poignée de matelots surgissaient des entrailles du navire, menés par Belsey. Le second maître avait son bras blessé fixé contre son corps, mais il brandissait de sa main valide une hache d’abordage.

Herrick lança : « Les embarcations reviennent, Monsieur. » Il jeta son pistolet déchargé sur une autre ombre et prit un sabre des mains de Proby. « Merci, mon Dieu ! les embarcations reviennent enfin ! »

« Suivez-moi », jeta Bolitho. Brandissant comme une faux le sabre peu familier à sa main, il se précipita au bas de l’échelle et frappa de toute sa force un homme lancé à travers le pont, avec une longue pique. Il sentit le sang chaud lui gicler à la figure quand la lame épaisse trancha comme un fil la carotide de l’homme.

Des visages se levèrent, déformés par la rage, mais s’effacèrent au milieu des hurlements, tandis qu’il se frayait un chemin jusqu’à l’endroit où Vibart luttait à main nue contre trois mutins. Plongeant son sabre dans l’épaule de l’homme le plus proche, Bolitho vit le soleil luire sur un couteau et entendit le cri d’agonie de Vibart qui tombait. Au moment où les hommes enfermés dans la soute aux câbles chargeaient au plus épais de la mêlée, quelques-uns des mutins restants laissèrent tomber leurs armes et levèrent les mains.

Bolitho glissa dans une mare de sang. Quelqu’un l’aida à se remettre sur pied. C’était Allday.

Le capitaine réussit à souffler : « Merci, Allday. » Mais Allday regardait bien au-delà de lui, là-bas, là où Onslow, enfermé dans un cercle de sabres brandis, abandonné par ses compagnons, se tenait appuyé à un canon, sa lame en main.

« Il est à moi, Monsieur », dit Allday. Bolitho allait répondre lorsqu’il entendit Vibart crier son nom. En trois enjambées, il fut près de lui et s’agenouilla sur le pont sali où Ellice et Belsey soutenaient Vibart par les épaules. Un mince ruban de sang s’échappait du coin de sa bouche et, quand le second leva les yeux vers le visage grave de Bolitho, il parut soudain vieux et frêle.

Bolitho parla d’un ton calme : « Reposez-vous, monsieur Vibart. Nous vous donnerons bientôt un peu de confort. »

Vibart toussa et le sang coula sur son menton en un flot croissant. « Pas cette fois ! Cette fois, ils m’ont eu. » Il eut l’air de vouloir bouger la main, mais l’effort était trop grand. Le chirurgien derrière lui eut un rapide mouvement de tête.

« Vous avez agi bravement », dit Bolitho.

On entendit à travers le pont un cliquetis d’acier et Bolitho se retourna pour voir Allday et Onslow qui tournaient l’un autour de l’autre, sabre au clair. Le reste de l’équipage les observait en silence. Ce n’était pas la cour martiale, c’était la justice de l’entrepont.

Bolitho revint à Vibart. « Puis-je faire quelque chose pour vous ? »

Le mourant grimaça, car une douleur nouvelle parcourait son corps. « Rien, rien de vous ! Rien de quiconque ! » Il toussa encore, mais cette fois le torrent de sang ne s’arrêta pas.

Comme les canots venaient heurter le flanc du navire et que les passavants se chargeaient d’hommes haletants, Vibart expira.

Bolitho se redressa lentement et regarda cet homme mort devant lui. Il était normal et bien dans la manière du second d’être resté jusqu’au bout stoïque, inébranlable.

Il vit le capitaine Rennie et l’enseigne Farquhar enjamber quelques blessés. Leurs visages étaient tirés, grisâtres, marqués par cette vision. Il glissa ses mains derrière son dos pour leur dissimuler son émotion.

« Mettez ces hommes aux arrêts, monsieur Farquhar, puis procédez sans retard à l’embarquement de l’eau douce, nous ferons servir pour appareiller aussitôt la manœuvre terminée. » Il traversa lentement le pont, et quand les hommes s’écartèrent pour lui laisser le passage, il vit Onslow qui le regardait, les yeux rendus vitreux par la mort.

Tout à coup Bolitho se sentit mal à l’aise, sali, comme si la mutinerie lui avait laissé une nouvelle cicatrice, plus profonde encore que l’autre.

Il dit d’une voix rauque : « J’espère que nous saurons nous opposer aux Français aussi bien que nous avons su nous battre les uns contre les autres. » Puis il se retourna et se dirigea vers l’arrière.

 

Cap sur la gloire
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